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L’aube n’est jamais celle que l’on croit. Je la regarde naître par la fenêtre ouverte, prometteuse d’une journée merveilleuse. Mais qu’en est-il du monde ? Qu’en est-il de moi ?
Je fouille dans ma mémoire pour déceler les traces de mon identité, de mon passé personnel. Tant de fois déjà, j’ai changé de nom, de visage, de famille, d’histoire. Toujours pour égarer davantage les polices à mes trousses, la meute des chiens loups.
Est-ce celui-ci le doux visage de ma mère ? J’ai encore le doute parfois, quand la peur frappe à mes tempes sourdement. Je me lève de ma couche et déplie mes jambes avec délice. La nuit les avait coincées en chien de fusil, pour fuir les cauchemars.
Dans un coin, un camarade souffle dans son vieil harmonica pour le nettoyer, faisant vibrer l’air d’un son discordant et vaguement amusant. Près de la table, un autre camarade passe le café au travers d’un bas bien plus usé que les jambes qui le portèrent. Mille petits bruits familiers donnent au lieu un aspect serein et calme, presque méditatif.
Au dehors, les premiers oiseaux, attirés par le soleil, entament une mélopée joyeuse entrecoupée du chant des cigales. Déjà, les premières abeilles sont en quête de pollen humide et sucré, avant que la chaleur n’évapore la rosée. J’aime cette odeur de douceur qui filtre par la fenêtre, odeur de printemps, odeur de soleil. Ce sera encore une belle journée, assurément.
Toute la nuit, j’ai suivi la course des étoiles dans le ciel, en quête d’une paix intérieure qui me permettrait de continuer mon combat. Parfois, je me demande si tout cela en valait la peine, si le prix à payer n’est pas trop élevé, si les copains ne sont pas morts pour rien.
J’ai vingt et un ans aujourd’hui, du moins, je le crois. Je ne suis même plus sûr de ma date de naissance tant mon esprit est embrouillé, conditionné, façonné, modelé pour ne pas craquer, ne pas trahir, ne rien révéler, ne rien dire. La loi du silence ici, est une loi de survie. Si tu parles, tu meurs mais avec toi, meurent aussi les amis, les camarades. Non contents des collabos, des mouchards, des dénonciateurs, des lâches, nous devons nous méfier de nous-même, plonger profondément en nous pour savoir si oui ou non, nous avouerons ce que veut entendre l’ennemi. Et cela, personne ne le sait qu’au moment fatidique.
Tant de fois également, je me suis retrouvé face à ces bourreaux aux imperméables de cuir, au chapeau mou vissé sur la tête et à l’accent cassant comme leurs coups de poing. Inlassablement, sans même écouter les réponses, ils frappent encore et encore pour détruire moralement avant d’entamer le physique durablement. La gégène, la baignoire, le garrot font frémir par leurs évocations. En les entendant, on sait que la confrontation sera difficile, voire perdue. La peur s’empare de vous comme un boa et se love dans vos membres. Docilement, vous vous asseyez là, vous vous couchez ici et vous attendez, prêt au pire ou du moins, prêt à ce que vous pensez être le pire, mais même en rêve, jamais on ne l’approche d’aussi près qu’en réalité. Et là, vous hurlez sans honte, sans pudeur, juste pour survivre car tant que vous entendez le cri de votre voix, c’est que vous vivez encore, et tant que vous criez, vous ne parlez pas. Combien d’ailleurs n’ont même jamais dépassé ce stade ! On en vient même à le souhaiter de lâcher la rampe à ce moment et de se laisser mourir les lèvres closes.
Mais les bourreaux le savent bien et connaissent, grâce à une longue pratique, les points de rupture d’un être humain. Ils arrivent même, d’un simple coup d’œil, à savoir à quel moment vous mourrez, et comment…
J’ai subi cela des jours et des jours, sans parler. N’en déduisez pas que je suis courageux, héroïque ou quoi que ce soit. J’ai tout simplement oublié. Oui, j’avais tout oublié ! Mon nom, mes contacts, mes caches, mes papiers, tout ! Au point que je ne savais comment calmer ces fauves, lâcher du lest juste pour pouvoir respirer une minute en paix. Mais j’ai tenu bon, du moins, j’ai survécu.
L’avantage parfois du manque d’information, l’ennemi ne sait pas toujours à qui il a affaire et passe souvent à coté de gens importants sans se douter de rien. Quelques fois, ils sont même relâchés tout simplement. Ce fut mon cas la première fois.
J’ai vingt et un ans aujourd’hui et je vais recevoir douze balles dans la peau. Non, l’aube n’est jamais celle que l’on croit. Elle n’est pas signe de beauté, elle n’apporte pas le bonheur, elle ne conduit pas vers une journée nouvelle mais indique seulement qu’il nous reste un jour de moins à vivre. Et si le cœur chavire, c’est qu’il s’embrume de nostalgie, des clichés du passé, des moments meilleurs. Et puis c’est aussi un sourire, parfois celui d’une inconnue, dans un bar, au coin d’une rue, n’importe où. Hélas, rien n’apaise le fracas du temps sauf peut-être, le visage de l’enfance, celui de l’insouciante. Il n’est pas si vieux ce temps pourtant.
Je marche tranquillement. L’herbe est douce à mes pieds et chaud le soleil. Le laiton accroche des reflets dorés et claquent les culasses. Je refuse le bandeau et me repais de lumière et d’air sucré à pleins poumons, passionnément.
L’aube n’est pas celle que l’on croit, elle est mon linceul et mon tombeau.
J’ai vingt et un ans aujourd’hui et je vais mourir.
Maman, allume un cierge pour moi ce soir…
FIN
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