| Le champ d'horreur (Conte) |
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| Écrit par Sonia Esztefan |
| Lundi, 02 Mars 2009 19:16 |
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Le champ d’horreur
Un million d’yeux guettaient et attendaient le signal, la lueur qui embraserait un instant le ciel, qui embraserait également les vies. Le silence était assourdissant, tapissé de mille bruits familiers, bruits de paroles et de vies quotidiennes qui tranchaient le fracas des jours passés. De par et d’autres on remplaçait, on renforçait, on organisait... La trêve avait du bon et elle allait expirer dans une minute.
Simon Dauphin, mort pour la patrie. Je regardais le ciel obscur que les étoiles rechignaient, serrant dans mes mains un reste de pain devenu immangeable, et je ressentais déjà la peur qui s’infiltrait dans mes veines. Juste devant moi, un soldat creusait avec rage la terre labourée, et sans même en prendre conscience, chaque pelleté qu’il dégageait le rapprochait de sa propre tombe, inexorablement. Etrange lieu de bataille que celui-ci, où le nom du chemin des dames évoquait plutôt la galante compagnie et non celui d’une boucherie. Claude Ravel, mort pour la patrie. Et cela faisait deux jours que je lui parlais, sans même me rendre compte qu’il était mort, il semblait si calme, si serein qu’il me rassurait, avec sa taille haute, ses puissantes moustaches et sa pipe. La mitraille l’avait épargné pendant tout ce temps et il guettait de ses yeux morts la campagne au delà des tranchées. A croire que c’est le vent qui l'avait tué. Une rafale grignota la terre qui le soutenait, et tel un piquet de chair, il plongea dans la boue gluante des tranchées. André Sabatini, mort pour la patrie. La nuit était douce et froide, la pluie avait enfin cessé. Au loin, un reste de clocher retentissait de son glas ironique en ces lieux, le vent, encore lui, mendiait la tour calcinée que ses assauts ne parvenait à abattre. Quelqu’un, quelque part, jouait de l'harmonica et un autre de l'accordéon. Chacun détournant sa propre peur. Des ordres, encore et toujours, fusaient, français ou allemand, et se confondaient dans ce tumulte général. Qui commandait qui ? Hans Kruger, mort pour la patrie. La lueur apparut, blanche et pure, montante dans ce ciel d’encre, éclairant au passage les crevasses et les barbelés. Les corps aussi, rendu anonymes par le feu et la terre gourmande, ne laissant que le souvenir des familles et une lettre bordée de noir. Un trou dans la mémoire des hommes que nul ne comblera. La lueur descend maintenant, et tel un orchestre fantastique, l’immense fracas des flammes brèves se déchaîne, striant le ciel des obus et des balles traçantes, traquant la chair à détruire ou à mutiler. Déjà, des blessés hurlent la douleur. Fritz Kant, mort pour la patrie. Avancer, encore un peu. Chaque pouce de terrain est une victoire. Nous ne sommes qu’à vingt mètres. Je vois le regard fou de ces jeunes hommes, qu’en est-il du mien ? Une rage implantée par de grands discours les animent, ils se battent fort. La terre vomit le sang et reste brûlante d’un feu inhumain, poissante par mottes entières les cadavres engloutis. L’odeur en est écœurante et douceâtre. Les shrapnells éclatent hauts et labourent les dos du fond du trou, traquant la vie dans ses moindres recoins, dans son moindre souffle. La fureur se confond et résonne en mille échos indiscernables, rendant vain la compréhension, les ordres. Qui hurle ? Marcel Petipas, mort pour la patrie. Mon fusil, bien trop long, est inutile ici, l’amorce est capricieuse et la balle mouillée. Où est donc ma baïonnette ? Les barbelés emprisonnent mes jambes et refusent de me les rendre, la toile se déchire. D’un cri amplifié par 100 000 poitrines, la tranchée d’en face se lève et se précipite. Les lueurs découpent les mouvements en instantanés. Des corps éclatent et disparaissent, d’autres progressent et courent, les uns tirant, les autres tombant. Je sens des éclats qui me touchent, d’autres brûlent mes mains. Je ferme les yeux. Mon casque résonne des bruits métalliques et obstrue mes pensées, qui suis je ? Antoine de Pontbriand, mort pour la patrie. Des bottes passent et m’engluent au sol, du chaud coule le long de mon cou, mon sang est dans ma bouche. Les coups des corps qui tombent s’imprime à ma chair si lasse. J’entends encore le glas par dessus, il se moque de moi et me réclame. La photo de ma femme sur ma poitrine va se salir, disparaître et se fondre dans la boue. Quelle folie. Combien de jours depuis mon arrivée ? Suis-je vraiment mort ? Francis Poulain, mort pour la patrie. Curieuse sensation de calme au milieu du fracas, je ne ressens rien du tout, ni mal, ni douleur. Mes pensées sont claires et me transportent aux parfums des fleurs, senteurs capiteuses des iris et des lilas, chants d’oiseaux lointain. La sonnerie d’un clairon me parvient et m’ordonne un repli que je ne peux exécuter. Les limbes de mes souvenirs s’étiolent doucement pour faire place à une sérénité inconnue, étrange contraste que cette vue de l’infini, rassurante découverte que cette survie de soi. Le même métal habille la douille qui m’a couché et la médaille militaire qui me sera décernée, quelle ironie, cette pensée me fait sourire et se confond en mon souffle, mon dernier souffle. Est-ce juste cela, mourir ? Eric Granget, mort pour la patrie. Voici ce qu'on lira sur la stèle du monument plus tard, sur la place du village, mais elle ne racontera pas mon histoire, notre histoire, ni au nom de quelle absurdité nous sommes réellement morts... Quelle injustice.... FIN |












